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Antonio et sa sœur cadette Estrella sont scaphandriers dans une ville portuaire andalouse. Ils plongent notamment pour réparer les avaries des bateaux sous la ligne de flottaison. Estrella a laissé une partie de son audition dans ce métier bien mal payé et Antonio commence à voir lui aussi les conséquences néfastes de ses multiples plongées sur son organisme. Lorsqu’ils repèrent des paquets de cocaïnes planquées dans un pétrolier chypriote, l’idée d’en ponctionner un peu pour régler leurs graves problèmes d’argent murit dans leur esprit.
Le monde du film noir espagnol n’en finit pas de nous offrir une belle surprise, et c’est encore le cas avec le nouveau film d’Alberto Rodriguez (« La Isla Minima »). C’est une plongée, dans tous les sens du terme, dans le petit monde des scaphandriers, ces hommes (pour la plupart) qui plongent et usent bien rapidement leur organisme pour réparer, inspecter, réviser les coques des gros bateaux en transit : pétroliers et porte-containers. Le film est campé dans une ville portuaire andalouse sur l’océan atlantique, pas très loin du détroit de Gibraltar. Cette localisation ne doit rien au hasard, c’est ce carrefour est très fréquenté et pas pour le meilleur (drogue, clandestins) et cela donne aussi à Alberto Rodriguez l’occasion de filmer une ville portuaire qui s’éclairent de mille petits feux artificiels une fois la nuit tombée. D’ailleurs le film est techniquement très réussi : pas trop long, sans temps mort (même si on peut trouver qu’il met pas mal de temps à démarrer), avec des moments de suspens bien dosés, un tout petit soupçon de violence mais là encore très mesuré, une bande originale intéressante sans être envahissante et surtout de très jolis plans aériens. Mais ce sont les séquences sous marine, nombreuses, qui nous offrent les meilleurs moments. J’imagine sans mal la difficulté de filmer ce genre de séquences (la première scène du genre, avec le courant, est spectaculaire) : le son, la luminosité, tout est rendu avec le maximum de réalisme. Sans être spécialistes de la plongée, on comprend assez bien les enjeux techniques de ce qui se joue à l’écran. Une des scènes les plus fortes de ce point de vue est au début du film, lorsqu’Antonio recherche les victimes d’un accident, dont un collègue disparu, dans les eaux très inhospitalières d’un lac de barrage. Le film repose sur les épaules de deux comédiens : Barbara Lennie que je ne connaissais pas mais qui est assez formidable dans le rôle d’Estrella et surtout Antonio de la Torre. Ce comédien espagnol est dans tous les bons plans du cinéma noir de son pays depuis presque plus de 10 ans ! « La Isla Minima », « Et Reino », « Que Dios nos Perdone », « La Colère d’un Homme patient » et j’en passe, il n’en finit pas de me bluffer. Il incarne ici un scaphandrier à la santé défaillante, aux abois financièrement, qui cède à l’appel du trafic de drogue, sans avoir les épaules pour cela. Il est formidable, come toutes les autres fois. Même si, je l’ai dit, le scénario met pas mal de temps à entrer dans le vif du sujet, il n’en demeure pas moins passionnant. Parce que c’est un polar qui met en scène des gens qui ne sont pas rompus à l’illégalité et qui se lancent dans ce trafic sans mesurer dans quel engrenage ils mettent le doigt, on se sent davantage impliqué que si le film mettait en scène des délinquants « professionnels ». La décision qu’ils prennent est foncièrement mauvaise et même en proie à de graves problèmes d’argent, cela ne peut pas se justifier. Lorsque les choses tournent (logiquement) mal pour eux, on n’est pas surpris et on ne serait pas surpris non plus si le scénario finissait terriblement mal. Le témoin gênant qui veut sa part du gâteau, l’inspection de la visite médicale qui tombent au mauvais moment, l’accident de décompression quand on a pris trop de risques, les vrais délinquants qui ont repéré la manège, les cordes qui se rompent, les mousquetons qui cassent, tout ce qui peut mal tourner tourne mal et c’est logique quand on est à moitié dans l’improvisation et l’autre moitié dans l’amateurisme. Tout est suffisamment crédible (en tous cas à mes yeux) pour donner une vraie bonne impression. Et puis ce film, au-delà de l’intrigue policière en elle-même, est l’occasion de s’immerger dans le monde bien mal connu des scaphandriers, c’est forçats de la pongée sous marine qui ne sont pas là pour jouer avec les poissons exotiques, amuser les touristes et photographier les coraux. Mal payés, en danger quasi permanent, usés avant l’heure, la dure réaliste de ces ouvriers pas comme les autres est ici parfaitement mise en scène. « Los Tigres » est le premier film de l’année en ce qui me concerne, et si on considère que le premier film donne le ton, alors l’année 2026 commence bien.