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Dans le cadre des grands travaux prévus pour le bicentenaire de la Révolution Française, en 1983 c’est un architecte danois totalement inconnu qui remporte le concours de l’œuvre qui devra sublimer le quartier de la Défense, dans la continuité des Champs Elysées. Otto von Spreckelsen est inconnu, même dans son propre pays, mais son projet audacieux et novateur a séduit le Président Mitterrand. Ce « Cube », comme il l’appelle, c’est l’œuvre de sa vie. Intransigeant, obsessionnel, Otto ne se doute pas qu’il va très rapidement se heurter aux spécificités bien françaises que sont le Code des Marchés Public, les agence des l’Etat, la bureaucratie et la politique.
Stéphane Demoustier propose, en tous cas sur le papier, un film aussi audacieux que l’était en son temps l’Arche de la Défense. Recadré en 4/3 (pour faire plus années 80 ?), son film de 1h45 nous emmène sur les traces d’un drame que beaucoup d’entre nous ignoraient totalement. Car oui, au fond, en dépit de l’humour qui parsème le film, c’est bien une descente aux enfers qui est filmée ici. Le film, techniquement, ne manque pas de qualités : certains plans sont très beaux, il y a de belles scènes très symboliques (le chien noir, la toute dernière scène de fin), la musique sonne très « années 80 », et elle parfaitement utilisée ici. La reconstitution est également réussie, celle de la vie des années 80 (accessoires, mode, véhicules, plans de l’Arche ou de la Pyramide du Louvre en construction) jusque dans les gestes. Puisque nous sommes avant la loi dite Evin, les personnages (sauf Otto et Mitterrand) ont quasi en permanence la cigarette au bec, à peine éteinte, ils en rallument une nouvelle, parle avec, mange avec presque ! C’est là qu’on se rend compte que les temps ont beaucoup changés ! Mais malgré ces indéniables qualités, le film souffre d’un faux rythme qu’il a du mal à dépasser, d’une photographie un peu terne et le cadrage en 4/3, quelle que soit sa raison, n’aide pas à lui donner de l’ampleur. En revanche, le casting est impeccable. Coté Danois, c’est le comédien Claes Bang, accompagné de la plus francophile des danoise, la merveilleuse Sidse Babett Knudsen qui donne corps à ce couple d’architecte ; lui passionné, rêveur, utopique, elle femme d’affaire, les pieds sur terre, une complémentarité parfaite qui ne résistera pas à l’épreuve du Cube. Michel Fau, immense comédien, incarne un Mitterrand érudit, qui n’hésite pas à marcher dans la boue des chantiers pour voir de près SA Grande Arche, un Mitterrand esthète, lettré, parfois un peu onctueux, exactement comme on l’envisageait à l’époque et encore aujourd’hui. On retrouve aussi Swan Arlaud dans le rôle d’un architecte, un rôle difficile à cerner. Il incarne celui qui terminera l’Arche, Paul Andreu, et le scénario lui a réservé le rôle d’un homme dont on saura jamais déterminer s’il est un collaborateur d’Otto von Spreckelsen, ou un rival qui cherche à s’accaparer l’Arche au fil des jours et des aléas. Mention spéciale pour finit à Xavier Dolan, dans un rôle de composition total, celui d’un haut fonctionnaire speedé, coincé entre le marteau et l’enclume en permanence, il est juste parfait, même dans le second degré. Le scénario brode surement beaucoup sur la vraie histoire de cet architecte danois tombé dans l’oubli alors que son œuvre fait aujourd’hui l’unanimité. D’ailleurs le générique de début l’avoue d’emblée, ceci est une fiction imaginée sur des bases réelles. Otto est danois, il a le pragmatisme des scandinaves, l’idéalisme des artistes. Quand on connait la France, ses règlements, ces comités, les aléas de la vie politique (Juppé, que l’on voit dans une courte scène, ne sort pas très grandi de ce long métrage), sa bureaucratie, on sent bien d’emblée que cette histoire va mal tourner. Comme on sait bien tous que l’Arche aujourd’hui est debout (et qu’en dépit de tout elle est quand même très belle), on se doute bien que c’est Otto qui va perdre la partie. Cette descente aux enfers parfaitement prévisible dés les premières minutes du film (il est beaucoup top idéaliste pour le job) ne déçoit pas. C’est assez déprimant de voir cet homme si intègre (et un peu borné aussi, reconnaissons-le) en proie aux rivalités, aux coups fourrés, aux trahisons grandes et petites de son projet. Le fin est assez tragique, injuste, presque douloureuse. Pris dans son ensemble le film de Stéphane Demoustier ne manque pas d’intérêt et surtout de pertinence mais souffre d’un manque d’ampleur, de relief et de rythme qui ne va pas le rendre accessible au plus grand nombre. Ceci dit, il faut souligner l’audace de vouloir proposer un film sur un sujet aussi aride. Et l’audace, en cinéma comme en architecture, c’est quand même bien…