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1989, l’Union Soviétique n’a pas encore sombré, mais c’est un colosse aux pieds d’argile et bientôt arrivera le temps des milliardaires russes et autres oligarques. De l’autre côté du rideau de fer, la fascination pour le capitalisme triomphant et l’argent facile est encore de mise, mais plus pour longtemps : bientôt il n‘y aura plus d’ennemi idéologique à terrasser. En Suisse, Aldo enseigne le tennis et couche avec des femmes fortunées, il compte sur son physique pour jouer au gigolo, sachant pertinemment que ça ne durera pas éternellement. Svetlana travaille pour une banque suisse, mère célibataire, elle est ambitieuse, et peut compter sur une intelligence qui s’encombre peu de scrupules. Le hasard met les deux sur le même chemin, le chemin de valises de billets qui passent la frontière suisse : Aldo les dépose dans une planque, Svetlana les retire. Lorsque ces deux -là se rencontreront enfin, il leur viendra des idées de fortunes aussi folles que dangereuses.
« La Soustraction des Possibles », au-delà de son titre magnifique et un peu mystérieux, est un roman étonnant dans sa forme et aussi sur le fond. Joseph Icardona a une façon bien à lui de raconter les histoires. Il s’adresse au lecteur, à intervalles réguliers, en usant du « nous » (« Mais ça nous le verrons plus tard », « A présent, intéressons-nous à tel personnage »…), c’est assez déroutant, en tout cas très inhabituel mais après tout pourquoi pas. On a l’impression qu’il nous parle comme un conférencier. Et d’ailleurs, il n’hésite pas à faire des digressions, pour développer tel ou tel concept, tel ou tel événement passé, tel ou tel élément de contexte. Là encore, pourquoi pas mais cela dilue son intrigue et par moment, on est tenté de lire en diagonale tellement il part loin. Ce qui serait d’ailleurs dommage, étant donné que le style d’Icardona est élaboré, ciselé, souvent percutant. Bref, le roman est diablement bien écrit, il m’a rappelé Virginie Despentes par moment. L’intrigue, qui nous fait naviguer dans les eaux saumâtres de l’évasion fiscale et des valises de billets n’est pas toujours facile à suivre. A cause des digressions fréquentes, d’un nombre de personnages (très bien croqués) importants, il faut parfois s’accrocher pour tout suivre et tout comprendre. On est parfois plus près de la fresque historique ou sociologique que du roman noir ! En plus, ce n’est pas comme si ces histoires d’évasion fiscale et de valises étaient follement excitantes au départ, franchement… Tous les personnages, sans exceptions, sont assez détestables : vulgaires, intéressés, cyniques, violents, criminels même parfois : Joseph Icardona nous immerge dans un monde bling-bling obsédé par le fric, le pouvoir et le sexe facile : le pire des années 80 ! On se dit tout au long du roman que ça va mal finir, qu’aussi malins que soient Svetlana et Aldo, ils tomberont forcément sur pire : plus intelligents, plus violents, plus sournois, plus gourmands. Cette plongée dans la mare boueuse des années frics, qui se termine comme on l’avait imaginé, laisse une trace durable dans l’esprit du lecteur.